lundi 2 avril 2012

La nouvelle : Fumer tue, chapitre 2 : La jeune femme

Le dernier routier, de ces hommes bourrus mais gentils, dont la cabine était ornée de photos de ses enfants et de sa femme, la déposa vers 5h du matin sur l’aire d’autoroute. Elle avait discuté longuement avec lui de ses photos, les deux grands, des jumeaux avec leur superbe sourire édenté de 6 ans, et la petite dernière, 9 mois, debout dans sa robe en tulle avec ses jolis souliers vernis noirs. Sa femme était assez jolie malgré sa finesse excessive, elle avait les cheveux relevés pour l’occasion, et une tenue élégante. Ils avaient tous les quatre posé chez un photographe professionnel pour ce cadeau de la fête des pères, cette photo qui le suivait dans tous ses déplacements. Il faisait ce métier depuis 19 ans presque, il avait rencontré sa femme sur les bancs de l’école et après pas mal de problèmes pour avoir un enfant, ils avaient fini par en avoir 2, et la petite dernière…une surprise de la nature. Il aurait pu parler des heures de sa famille, ils l’attendaient jeudi soir pour fêter l’anniversaire des jumeaux, tout un programme… Il lui montra la console de jeux qu’il ramenait pour l’occasion. La discussion était sympathique, et bon enfant, 5 minutes avant de s’arrêter, il ralluma la cabine, il devait sortir à la prochaine sortie, et pour elle, il serait plus facile de trouver un routier sur cette aire, d’ailleurs, il allait passer le mot, et puis, il avait déjà pris beaucoup de retard sur son trajet, alors pour éviter d’être coincé jeudi, il s’excusa encore auprès de la jeune femme, et lui proposa un café chaud, avant de l’abandonner là. Elle accepta, enserra la tasse pour se réchauffer les mains, le bu d’une traite, rendit la tasse et descendit du camion. Il lui fit un signe de la main, éteignit sa cabine, décrocha sa CB, fit un appel aux routiers sympas en s’en allant. Elle n’avait pas dormit, non pas qu’elle n’ait pas eu confiance dans ce gentil routier, mais par précaution elle avait préféré rester éveillée. La jeune femme, une blonde venissienne d’origine, était plutôt jolie, quelques kilos en trop, révélant une déception amoureuse certaine, un grand sourire, quand elle s’abandonnait à sourire, une poitrine opulente dont elle se serait bien débarrassé à quelques reprises, pensant que fournir autant de seins à une seule femme n’était pas un cadeau du ciel, elle enviait toujours les planches à pain quand elle en croisait une. Cette jeune autostoppeuse allait passer le reste de sa nuit sur l’aire d’autoroute, espérant trouver au petit matin un chauffeur sympa pour l’emmener plus loin dans son aventure. Elle alla aux toilettes, s’installa, puis s’allongea sur le banc de l’aire de jeu, le plus éloigné possible de l’autoroute. Elle fut réveillée vers 6h par le service de nettoyage. Un léger frisson lui traversa le corps, elle venait à 23 ans de passer pour la première fois une nuit seule en tant que sans domicile fixe. Elle n’avait dormit qu’une heure. Et savait que ce ne serait certainement ni la première, ni la dernière nuit aussi courte à la belle étoile. C’était donc çà sa nouvelle vie? Il lui restait son sac de couchage qu’elle avait accroché à son sac à dos, quelques fringues jetées en vrac dans le dit sac, son téléphone et sa fameuse batterie photovoltaïque pour le recharger, un gadget qu’elle s’était offert pour aller camper l’été dernier. Elle raffolait de ce genre de jouets, il lui permettait en temps réel de compléter son profil Facebook avec quelques photos. Elle avait pris l’habitude de photographier à leur insu les personnes qu’elle rencontrait, et avec l’une de ces applications dont l’app store a le secret, elle les envoyait aussi tôt automatiquement sur sa page il ne lui restait plus qu’à y ajouter un petit commentaire, - charmant jeune homme rencontré au 2A123 à Ajaccio-  évidement quand la personne devenait plus intime, elle finissait par l’identifier sur la photo d’origine, sinon, rien, elle laissait le commentaire énigmatique faire son petit bout de chemin. Elle avait ainsi depuis cinq ans plus de 2000 inconnus en photo. Le dernier en date, le routard qui l’avait déposé…avec comme commentaire – routard sympa, papa amoureux –

2000 photos qui lui avaient values un buzz phénoménal et l’avaient vaguement poussée sur ce banc cette nuit là.

Les études à vrai dire elle avait fait comme tout le monde, un bac, réussit moyennement, de toute façon le bac c’est cadeau aujourd’hui, puis un an et demi en fac de droit au bout desquelles, elle s’était reconvertie vers une école privée de journalisme.

Elle qui voulait être grand reporter, elle partait pour sa première mission en France, direction Paris, objectif, vivre 1 an comme un sans domicile fixe, sans ressources, sans sécurité sociale, sans confort quel qu’il soit hormis son téléphone portable payé mensuellement, son chargeur photovoltaïque, pour ses publications facebook, sa carte d’identité quelques vêtements et son sac de couchage. Objectif inavoué? Se voire propulsée à la une des journaux télévisés et être ainsi repérée par quelques rédacteurs en chef bien placés.

Elle avait donc mis toutes ses maigres économies sur un compte avec prélèvement automatique pour son téléphone. Avait vidé son appartement, et s’en était retournée chez sa mère pour lui expliquer son choix.

Les deux femmes comme à leur habitude s’échangeaient des mots doux, sur leur tenue, leur coiffure ou toute autre nouveauté venant changer la donne. Elle l’interrompit,

« Maman, j’ai un job. » C’était à ses yeux, le meilleur moyen d’aborder la conversation, elle l’avait répété sur le chemin mille fois, arriver à avoir une conversation sérieuse avec sa mère était chose difficile, mais elle s’était convaincue, il fallait mettre les pieds dans le plat, il fallait lui donner l’information, d’une manière ou d’une autre….

« Un…? »

Elle lui prit la main comme pour se rassurer elle-même et sentir dans ce geste de pouls de sa mère.

«  Tu sais, facebook, et bien çà a marché. »

« Quoi? », sa mère fit mine de ne pas comprendre et blêmissait à chaque nouveau regard détourné de sa fille. Le moment qu’elle avait tant redouté approchait.

« On m’a proposé de partir pour 1 an, pour vivre une expérience »

«  Un an? Fit-elle dans un brame, et s’en suivit : Une expérience ? »

La mère avait un certain âge, elle avait toujours donné à sa fille la liberté de faire ce qu’elle voulait mais elle redoutait le passage fatidique, celui qui la séparerait d’elle, l’enverrait loin, longtemps. Elle se ferma comme une huitre, reprenant sa main comme on rompt un contrat, serrant ses mains l’une contre l’autre comme si elle avait trouvé là, son seul allié, ses mains se tordirent, l’une l’autre cherchant à essorer un pull invisible.

« Maman, ne fait pas semblant de ne pas comprendre… » La jeune fille chercha à croiser le regard de sa mère, celui-ci fuyait, puis elle fixa sa fille dans les yeux et dit

« Que veux-tu que je comprenne? Tu vas me quitter, m’abandonner? » Les épaules de la jeune fille retombèrent comme seul argument de découragement, puis se redressant, elle reprit

« Je vais vivre une expérience. Mon rêve de devenir grand reporter va se réaliser, on m’a donné une formidable opportunité »

Elle avait franchi la première étape, annoncer à sa mère un job, maintenant, il lui fallait aussi lui annoncer que le job ne serait pas payé, qu’il serait sur Paris, et qu’elle devrait vivre une année entière dans la rue comme SDF…

L’idée qu’elle devrait lui annoncer tout le reste la terrorisait, mais …. Elle reprit regonflée par ses rêves…. « Et si çà marche, tu verras ta fille sur ton petit écran.

«  Parce que tu crois que je pourrais l’embrasser ma fille sur mon petit écran?

« Non, mais tu seras fière de la montrer à tes amies, ta fille unique

Fit-elle d’un ton gentiment moqueur. Elle avait fait mouche, sa mère eut une ébauche de sourire, qu’elle ne le laissa pourtant pas apparaitre plus que cela, il était évident qu’elle tirerait une certaine fierté de voir sa fille sur son petit écran, mais…

«  Et c’est quoi ton job formidable?

Alors elle prit sa mère par la main, la tira délicatement vers le canapé et lui fit signe de s’asseoir. Elle s’assit à côté d’elle. Reprit son souffle dans une très longue inspiration inaudible, comme pour cacher la redoutable tension qui montait en elle…

« Et bien…j’ai laissé mon appartement.

« Ton appartement, et tu comptes habiter où? Pas à la maison, tu sais très bien ….La jeune fille ne l’entendait plus, elle connaissait ce couplet par cœur…. passé 2 mois sous le même toit »

Elle ne se dégonfla pas, et dit « dans la rue », elle coupa ainsi le sifflet à sa mère qui semblait partir encore une fois dans ces vieilles rancœurs qui la rendaient intarissable…Celle-ci se mordit les lèvres, regrettant le long monologue qu’elle venait encore d’entonner…

Sa mère toussa et manqua de s’étrangler.

« Je vais être reporter SDF »

« Reporter SDF, mais qui donc a pu te fourrer cette idée dans le crane?

« Jean »,

Jean, était le vieil ami de sa mère, et à vrai dire son vieil amant, aussi, il avait toujours porté sur la jeune fille un regard bienveillant pour la protéger de tout ce qui pouvait lui arriver, l’avait poussée dans le journalisme, il savait de quoi il parlait, étant lui-même rédacteur en chef d’un grand canard local…

Sa mère se dégonfla comme un soufflet sortit trop tôt du four, doublement trahie, et pourtant, cet homme en qui elle avait posé toute sa confiance venait de lui arracher le cœur en envoyant son unique fille dans la rue.

« Jean, mèèèè, fit-elle comme une chèvre qui se prend pour un mouton…

«  Et bien Jean a trouvé formidable mes photos sur facebook, et m’a conseillé

« T’as conseillé? Mais il aurait pu m’en parler

« M’a conseillé, reprit-elle avant que sa mère n’eut l’idée de décrocher son téléphone, de jouer les grands reporter, faire un truc que jamais personne n’avait fait, de partir, avec mon téléphone, vivre à Paris au milieu des SDF pendant un an, et faire mes photos au jour le jour, pour me lancer. » Elle avait sorti le morceau… restait à avouer à sa mère qu’il ne s’agissait pas d’un contrat loin de là, qu’elle partait sans contrat, sans cheque de fin de mois, et qu’elle vivrait pendant un an sur ses propres économies…Juste le temps d’une inspiration cachée et la jeune fille repris comme si il eut été indispensable de convaincre sa mère, ce qui était effectivement le cas.

« Si çà se trouve çà ne durera qu’1 mois, voir, 2, mais si je réussis à me faire un nom…. Tu sais bien combien les temps sont difficiles, combien il est long de trouver son premier job.

«  Et Jean tu lui as demandé?

Elle semblait revivre dans cette question d’évidence, et elle connaissait certainement la réponse, sa fille était loin d’être une abrutie et Jean lui avait certainement conseillé cela parce qu’ils étaient justement venu à parler de l’avenir de cette journaliste en herbe…

«  Non, il ne peut rien faire pour moi, c’est fini, son journal est mort, ils perdent des lecteurs chaque jours, ils n’embauchent plus, et commencent à virer même, lui-même…

Sa fille venait de toucher une corde sensible, son vieil ami-amant, allait perdre son job et il ne lui avait rien dit.

La discussion continua une bonne heure, arguments sur contre-arguments, tout ce qui pouvait permettre aux deux femmes de trouver un terrain d’entente fut explorer…La question de l’argent aussi.

Évidement il ne fut pas facile de faire accepter à cette veuve que sa seule et unique enfant allait risquer le tout pour le tout de cette façon, mais par amour pour sa fille, et après de longues tractations, elle finit par céder.

C’est donc avec la bénédiction de maman que la jeune fille partit, à la condition expresse de la contacter par téléphone au moins 1 fois par semaine, ce que la jeune fille accepta, pensant qu’elle réussirait plus tard à faire comprendre à sa mère que ces coups de fils nuiraient fortement à sa couverture. Sa mère la surina, en cas de perte ou de vol de son téléphone, la jeune fille devrait s’identifier dans un commissariat et demander à lui téléphoner.

Posté par _Nathalie à 13:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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